Pour un économiste de la construction, l'IA ne remplace pas Aglo ou Batiprix. Elle automatise ce que ces logiciels ne font pas : la recopie de données entre CCTP, DPGF et DQE quand les pièces ne sortent pas du même outil, la rédaction d'un premier jet de CCTP ou de rapport d'analyse des offres, et la recherche d'un prix dans les archives de vos chantiers passés. Le métré et le jugement technique restent du ressort de l'économiste. Tout ce que l'IA produit passe par une validation humaine avant diffusion.
Cet article reprend les tâches du métier une par une, avec ce que l'IA fait correctement, ses erreurs connues et la personne qui doit valider.
Quelles tâches de l'économiste de la construction peuvent être confiées à l'IA dès aujourd'hui ?
Trois conditions rendent une tâche automatisable. Elle se répète d'une opération à l'autre. Elle part de documents et aboutit à un document de forme connue. Son résultat peut être contrôlé en le comparant à une source.
La recopie de postes, la mise en tableau des offres, le premier jet d'un CCTP ou la recherche dans les archives remplissent ces conditions. Le métré depuis les plans, l'estimation d'une opération atypique, la notation des offres et la signature n'en remplissent aucune de façon suffisante : elles demandent une lecture de plan, une connaissance du chantier ou un arbitrage qui engage votre responsabilité.
| Tâche | Automatisable par IA aujourd'hui | Niveau de fiabilité / point de vigilance | Qui doit valider avant diffusion |
|---|---|---|---|
| Métré depuis plans PDF | Non, au mieux une aide à la lecture | Faible : échelles, cotes et unités mal interprétées | L'économiste qui établit le métré |
| Quantités depuis maquette BIM | Oui, par des outils d'extraction (pas par l'IA générative) | Dépend de la qualité de la maquette | L'économiste |
| Recopie des postes CCTP vers DPGF, DQE, BPU | Oui | Bonne si la trame est stable ; vérifier les unités | L'économiste |
| Contrôle de cohérence entre pièces | Oui | Produit une liste d'écarts, ne corrige pas | L'économiste |
| Premier jet de CCTP | Oui | Références normatives et DTU à vérifier une par une | Le rédacteur, puis le chef de projet |
| Tableau comparatif des offres | Oui | Offres remises hors trame, lignes ajoutées ou renommées | L'économiste |
| Premier jet de RAO | Oui, hors notation | Notation et classement restent humains | L'économiste, puis le maître d'ouvrage |
| Recherche d'un prix dans les archives | Oui | Dépend du classement des archives ; toujours citer la source | L'économiste |
| Contrôle des situations de travaux | Partiellement (arithmétique, cumuls) | L'avancement se constate sur le chantier | L'économiste ou le maître d'œuvre |
Métrés, chiffrage, DPGF/DQE : ce que l'IA sait faire, et ce qu'elle ne doit pas faire seule
Un modèle de langage n'est pas une calculatrice. Il peut additionner de travers, confondre des m² et des ml, ou lire une cote comme une surface. Sur un plan PDF, il ne sait pas vérifier l'échelle. Lui confier un métré initial expose à des quantités fausses mais présentées avec assurance.
Pour le métré, les outils existants suffisent : logiciels de métré sur PDF, extraction de quantités depuis une maquette IFC. Ils sont déterministes et l'économiste sait les contrôler. L'IA générative n'y ajoute pas grand-chose.
Elle devient utile en aval, pour comparer les pièces entre elles. Les écarts qu'elle repère bien :
- un article décrit au CCTP sans ligne correspondante dans la DPGF, ou l'inverse ;
- une unité différente entre le CCTP et le cadre de prix ;
- une quantité du DQE qui ne correspond plus au métré après une modification de plans ;
- une désignation de DPGF qui renvoie à un article CCTP supprimé ou renuméroté ;
- une caractéristique contradictoire (épaisseur d'isolant, classement d'une menuiserie) entre la description et la désignation du prix.
Une règle de conception s'impose : le modèle extrait et compare, le tableur ou le code calcule. Les produits quantité par prix unitaire, les sous-totaux et les totaux de lot ne doivent jamais être confiés au modèle de langage.
Recopier les données entre CCTP, DPGF et DQE sans ressaisie : la méthode
Un flux type comporte quatre étapes.
- Extraction structurée. Chaque poste est lu et rangé dans des champs fixes : lot, numéro d'article, désignation, unité, quantité, prix unitaire, référence au CCTP.
- Rapprochement. Les postes extraits sont mis en correspondance avec la trame de référence (DPGF du DCE ou bibliothèque du cabinet), d'abord par numéro d'article, puis par désignation. Les lignes non rapprochées sont signalées, pas devinées.
- Vérification croisée. Un script recalcule les montants, compare les quantités à la trame et relève les unités divergentes.
- Restitution. L'outil produit un fichier dans votre format habituel et un journal des écarts, chaque écart renvoyant à la ligne source.
L'automatisation s'insère à trois moments : à la réception des DPGF remplies par les entreprises, lors du passage du PRO au DCE quand le CCTP bouge encore, et après une modification tardive des plans. Sur un marché courant, la mise en forme et le contrôle des cadres de prix représentent souvent plusieurs heures par lot, davantage quand les entreprises ont modifié la trame. L'outil réduit la part de saisie ; il reste la relecture du journal des écarts.
Exemple
Prenons une réhabilitation de logements en douze lots. Pour le lot menuiseries extérieures, cinq offres arrivent. L'entreprise B a ajouté trois lignes, renommé deux postes et ramené la quantité de fenêtres d'un type donné de 24 à 22 unités. Une ligne comporte une erreur de multiplication.
L'outil restitue : trois lignes ajoutées sans correspondance, deux rapprochements par désignation à confirmer, un écart de quantité, une erreur arithmétique. Dans une DPGF à prix global et forfaitaire, l'entreprise peut ajuster les quantités, mais l'écart doit être relevé et apprécié. Dans un DQE, les quantités sont imposées pour comparer les offres. Cette appréciation appartient à l'économiste, pas à l'outil.
Rédiger un premier jet de CCTP ou de rapport d'analyse des offres (RAO) avec l'IA
Pour un CCTP, le premier jet se construit à partir du programme, de la notice de l'architecte, de votre bibliothèque d'articles et du CCTP d'une opération comparable. Le gain porte sur l'assemblage et l'adaptation, pas sur le contenu technique.
Le risque principal est réglementaire. Un modèle non encadré peut citer un DTU qui n'existe pas, une norme remplacée, ou une marque sans la mention « ou équivalent » exigée en marché public. Chaque référence doit être vérifiée par le rédacteur. Nous détaillons la méthode pour rédiger un CCTP avec l'IA sans halluciner de norme, et les contrôles possibles côté réglementaire dans IA et conformité réglementaire dans le BTP.
Pour un RAO, l'IA peut préparer le tableau des prix, les écarts à l'estimation, la liste des anomalies (prix nettement inférieurs à l'estimation, postes à zéro, variantes non demandées) et une synthèse des mémoires techniques critère par critère, selon le règlement de consultation. La notation, le classement et la détection d'une offre anormalement basse restent des décisions humaines. Les motifs de chaque note doivent pouvoir être expliqués à un candidat non retenu, ce qu'une note produite par un modèle ne permet pas.
Si votre cabinet assiste aussi des entreprises dans leurs réponses, la logique est proche pour générer un mémoire technique pour un marché public avec l'IA.
Retrouver un prix ou une référence dans les archives de chantiers passés grâce à l'IA
La recherche assistée par IA (RAG, pour génération augmentée par récupération) indexe vos anciens DPGF, DQE, devis et décomptes. Quand vous posez une question, l'outil cherche d'abord les passages pertinents dans vos fichiers, puis rédige une réponse fondée uniquement sur eux.
Question typique : « prix unitaire d'un doublage isolant collé sur mur béton, rénovation de logements, 2022 à 2024 ». La réponse attendue est une liste de lignes trouvées, avec pour chacune l'opération, la date, le lot, la quantité et le lien vers le fichier. Un outil qui répond par une moyenne sans source doit être écarté.
Cela fonctionne si les archives respectent quelques prérequis :
- les fichiers sont dans un emplacement unique et accessible ;
- leur nom ou leur dossier indique l'opération, la phase et la date ;
- on distingue une estimation, un prix d'offre, un prix de marché signé et un prix de décompte final ;
- les fichiers natifs (Excel) sont conservés, pas seulement des scans ;
- les droits d'accès sont définis, certaines opérations étant confidentielles.
L'actualisation du prix retrouvé (index BT, date, volume, localisation) reste un choix de l'économiste.
Logiciel économiste de la construction avec IA : Aglo, Batiprix... jusqu'où vont-ils ?
Batiprix fournit des bases de prix et des bibliothèques d'ouvrages tenues à jour. Aglo sert à produire les pièces écrites (CCTP, DPGF) à partir d'une bibliothèque de descriptifs, avec des liens entre les pièces créées dans l'outil. D'autres logiciels couvrent le chiffrage, le devis ou le métré. Sur leur périmètre, ils sont plus fiables qu'une IA générative, parce que leurs données sont structurées et contrôlées.
Leur limite tient à ce périmètre. Ils ne traitent pas bien :
- les documents produits hors de l'outil : DPGF remplies par les entreprises, pièces d'un autre maître d'œuvre, anciens dossiers faits avec un autre logiciel ;
- la rédaction libre : RAO, notes au maître d'ouvrage, synthèses, courriers ;
- la recherche dans vos propres archives.
Certains éditeurs ajoutent des fonctions d'assistance par IA. Testez-les sur vos documents avant de vous engager. À notre connaissance, un « logiciel économiste IA » générique qui couvrirait tout le métier clé en main n'existe pas encore. Le marché se répartit entre logiciels métier, assistants généralistes (Copilot, ChatGPT, Le Chat) qui ignorent vos gabarits, et outils sur mesure branchés sur vos documents. C'est cette dernière catégorie que construit Lumivi.
Quelle IA choisir pour un bureau d'économie de la construction : les critères qui comptent
Hébergement et confidentialité. Vos DCE, estimations et offres sont confidentiels. Vérifiez où les données sont traitées, si elles servent à entraîner le modèle, et ce que prévoit le contrat. Les recommandations de l'ANSSI pour un système d'IA générative donnent une grille utilisable. Si des données personnelles circulent (CV dans les mémoires, coordonnées), le dossier de la CNIL sur l'intelligence artificielle précise les obligations.
Ingestion de vos propres références. L'outil doit pouvoir lire votre trame de DPGF, votre bibliothèque d'articles et votre base de prix interne, et produire des fichiers dans vos formats.
Supervision prévue. Chaque information produite doit renvoyer à sa source. Les points à valider doivent être signalés, pas noyés dans le document. Demandez comment l'outil se comporte quand il ne trouve pas de réponse.
Coût dans la durée. La licence n'est qu'une partie du coût. Comptez la structure de facturation (abonnement par utilisateur, coût à l'usage, forfait de construction), le temps de mise en place, la maintenance des gabarits quand vos modèles évoluent, et le temps de relecture qui subsiste.
Réversibilité. Vos données et vos gabarits doivent rester exportables si vous changez d'outil.
Prochaine étape
Listez les trois tâches documentaires qui prennent le plus de temps dans votre cabinet et estimez leur durée sur une opération récente. Prenez ensuite un dossier clos, dont vous connaissez le bon résultat, pour tester n'importe quel outil : c'est le seul test qui mesure les erreurs réelles.
Pour une analyse de vos propres processus, nous proposons un diagnostic IA pour bureaux d'études et cabinets techniques, qui commence par un diagnostic gratuit de vos processus documentaires.
Article rédigé par Loïc Mabilon, cofondateur de Lumivi.






